
Oui, les élections sont possibles : reconstruire la confiance, restaurer la République
- 21 août
- 10 min de lecture
Il existe, dans les périodes de crise, une tentation dangereuse : celle de confondre le difficile avec l'impossible.
Haïti traverse une crise profonde. La violence armée a déstructuré des territoires, fragilisé les institutions, déplacé des populations et érodé la confiance collective. L'économie souffre, l'État cherche à réaffirmer son autorité et une partie de la population vit dans l'incertitude du lendemain.
Mais précisément parce que la situation est grave, nous devons nous garder des raisonnements simplistes.
Dire que les élections sont difficiles est une évidence.
Dire qu'elles sont impossibles est une conclusion politique qui mérite d'être démontrée.
Pour ma part, je refuse le fatalisme. Oui, les élections sont possibles en Haïti. Elles sont difficiles, elles sont complexes, elles sont coûteuses et elles exigent des garanties sérieuses. Mais elles demeurent possibles. Et surtout, elles demeurent nécessaires.
La démocratie ne doit pas attendre que la crise disparaisse
Une nation en crise ne peut pas suspendre indéfiniment son avenir.
La paix parfaite n'existe pas. La sécurité absolue n'existe pas. L'administration parfaite n'existe pas. Aucun processus électoral au monde ne se déroule dans un environnement débarrassé de tous les risques.
La science politique contemporaine enseigne plutôt qu'un processus électoral crédible repose sur un ensemble de conditions : institutions électorales fonctionnelles, accès raisonnable des citoyens au vote, sécurité minimale, règles connues des compétiteurs, mécanismes de règlement des contestations, observation indépendante et acceptation du principe démocratique.
Autrement dit, la question n'est pas de savoir si Haïti peut atteindre une situation idéale avant d'organiser des élections. La question est de savoir si l'État et les acteurs politiques peuvent construire un environnement suffisamment sûr, suffisamment inclusif et suffisamment crédible pour permettre au citoyen d'exercer son droit.
C'est une nuance fondamentale.
Parce que si nous exigeons la disparition complète de la crise avant de restaurer les institutions, nous risquons de créer un cercle vicieux : pas de stabilité sans institutions légitimes, pas d'institutions légitimes sans élections, et pas d'élections parce que la stabilité n'est jamais considérée comme suffisante.
Il faut briser ce cercle.
L'histoire internationale démontre que la démocratie peut survivre à la crise
Les expériences étrangères doivent être étudiées avec intelligence, et non copiées mécaniquement.
L'Irak, par exemple, continue d'organiser des élections nationales malgré l'héritage de la guerre, les violences, les divisions communautaires, la présence de groupes armés et les profondes difficultés de gouvernance. Les élections irakiennes de 2025 ont encore montré que, même dans un environnement politique complexe, le scrutin peut constituer un mécanisme de renouvellement de la légitimité institutionnelle.
La Somalie offre une autre leçon, différente mais instructive. Après des décennies d'instabilité et d'insurrection, le pays a engagé un processus progressif de retour au suffrage universel. En décembre 2025, Mogadiscio a organisé des élections municipales considérées comme une étape importante vers le rétablissement du suffrage universel, alors que le pays demeure confronté à une menace sécuritaire majeure. Le scrutin a notamment nécessité un important dispositif de sécurité.
Ces expériences ne signifient pas que Haïti doit reproduire les modèles irakien ou somalien.
Elles démontrent quelque chose de plus simple et de plus profond :
la crise n'annule pas automatiquement la démocratie. Elle oblige à repenser ses mécanismes.
Haïti n'est pas condamnée à choisir entre sécurité et démocratie
Il faut sortir d'une fausse opposition.
Nous ne devons pas choisir entre la sécurité et les élections.
Nous devons construire la sécurité pour permettre les élections, et utiliser les institutions démocratiques pour consolider la stabilité.
La sécurité et la démocratie ne sont pas deux objectifs ennemis. Elles sont, dans une République moderne, deux dimensions complémentaires de la reconstruction de l'État.
Un État qui sécurise sans reconstruire la légitimité institutionnelle risque de maintenir une stabilité fragile.
Une démocratie qui organise des élections sans sécurité, sans institutions et sans mécanismes de confiance risque, elle aussi, de produire de nouvelles frustrations.
Notre objectif doit donc être un équilibre intelligent entre sécurité, participation, légitimité et faisabilité.
Le Pacte national doit devenir un instrument vivant
C'est ici que le Pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections, présenté le 23 février 2026, prend toute son importance.
Ce Pacte ne doit pas rester un document politique supplémentaire dans les archives de la République.
Il doit devenir un cadre permanent de dialogue, de responsabilité et de coordination entre les acteurs qui ont accepté de contribuer au retour de l'ordre démocratique.
Le Gouvernement, les partis politiques, le Conseil électoral provisoire, la société civile, les secteurs économiques, les organisations sociales et les partenaires internationaux doivent pouvoir s'y retrouver régulièrement afin d'évaluer les progrès, identifier les obstacles et rechercher des solutions.
Le Gouvernement lui-même avait présenté ce Pacte comme une étape stratégique visant à créer les conditions nécessaires à des élections crédibles, inclusives et transparentes et à renforcer la stabilité institutionnelle et la sécurité nationale.
Il faut maintenant lui donner une deuxième vie : celle de l'action.
Le Pacte doit passer du symbole à l'opérationnel.
Le calendrier électoral nous oblige à agir
Le débat n'est plus théorique.
Le Conseil électoral provisoire a publié son calendrier 2026-2027. Le premier tour des élections présidentielle et législatives est fixé au 13 décembre 2026, tandis que le second tour et les élections des collectivités territoriales sont prévus le 21 février 2027. Le CEP reconnaît lui-même que le respect de ces échéances dépend notamment d'un climat sécuritaire acceptable et de la disponibilité des ressources financières nécessaires.
Les opérations d'inscription des électeurs ont déjà commencé dans le pays. Le CEP a lancé cette étape dans neuf départements en juillet, avec une extension progressive en fonction des conditions de sécurité, d'accessibilité et d'efficacité.
Cela signifie que nous sommes déjà entrés dans une phase opérationnelle.
Dès lors, le rôle des responsables politiques ne peut plus consister uniquement à commenter les difficultés.
Il faut contribuer à les résoudre.
Une approche scientifique de la sécurité électorale
Si certaines zones sont dangereuses, il faut adopter une logique de cartographie du risque, plutôt qu'une logique d'abandon territorial.
Tous les territoires ne présentent pas le même niveau de risque.
Il faut identifier les zones accessibles, les zones à risque élevé, les populations déplacées, les infrastructures disponibles, les axes de circulation, les centres d'inscription, les bureaux de vote potentiels et les capacités locales de sécurisation.
La technologie peut également jouer un rôle important dans la planification, la transmission de données, la communication avec les citoyens, la prévention de la désinformation et le suivi logistique.
L'approche doit être scientifique :
identifier le risque, le mesurer, le réduire, l'évaluer et adapter la réponse.
Ce n'est pas parce qu'un territoire présente un risque qu'il faut nécessairement renoncer à tout processus démocratique. Il faut plutôt déterminer quelles mesures permettent d'y réduire suffisamment le risque.
Les déplacés ne doivent pas devenir des citoyens invisibles
La crise sécuritaire pose également une question fondamentale : celle des personnes déplacées.
Que devient le droit politique d'un citoyen qui a dû quitter son quartier ?
Que devient le droit de vote d'une famille qui ne peut plus retourner dans sa commune ?
Que devient la citoyenneté d'un jeune qui a quitté son département pour chercher refuge ailleurs ?
La réponse ne peut pas être l'exclusion.
Il faut réfléchir à des mécanismes permettant aux citoyens déplacés de conserver leur capacité à participer au processus électoral, dans le respect de la législation et de l'intégrité du registre électoral.
La crise ne doit pas transformer les victimes de l'insécurité en victimes de la démocratie.
La jeunesse doit être au cœur du processus
Il existe cependant une dimension encore plus profonde.
La question électorale n'est pas uniquement institutionnelle.
Elle est générationnelle.
Une partie importante de la jeunesse haïtienne n'a pas connu une démocratie fonctionnant normalement. Elle a grandi avec les crises, les transitions, les violences, les frustrations politiques et les promesses non tenues.
Nous risquons ainsi de fabriquer une génération qui ne croit plus que la politique peut produire autre chose que des conflits.
C'est précisément là que l'action civique devient stratégique.
L'éducation civique ne doit pas être une activité secondaire. Elle doit devenir une politique publique de stabilisation nationale.
Apprendre à un jeune comment fonctionne une institution, ce qu'est une Constitution, comment se déroule une élection, pourquoi le pluralisme politique est nécessaire, comment résoudre pacifiquement un conflit et quelles sont les responsabilités d'un citoyen, c'est contribuer directement à la construction de la paix.
Un jeune qui comprend la démocratie est moins vulnérable à la manipulation politique.
Un jeune qui participe à la vie communautaire est davantage préparé à devenir un acteur de changement.
Un jeune qui connaît ses droits et ses responsabilités est mieux armé contre la violence politique.
La jeunesse n'est donc pas simplement l'avenir d'Haïti. Elle est l'une des conditions de sa stabilité présente.
Faire de l'action civique une infrastructure de paix
Nous devons repenser profondément le concept d'action civique.
Il ne devrait pas se limiter aux cérémonies, aux discours ou aux campagnes ponctuelles.
Il pourrait devenir un véritable réseau national de participation citoyenne : volontariat communautaire, environnement, assainissement, sport, culture, prévention de la violence, médiation sociale, sensibilisation électorale, lutte contre la désinformation et engagement communautaire.
Dans un pays fragilisé par la méfiance, chaque jeune mobilisé pour une action utile à sa communauté devient un petit laboratoire de reconstruction nationale.
C'est ainsi que l'on reconstruit progressivement le lien entre l'État et la population.
Le rôle des partis politiques doit également changer
Les partis politiques ne doivent pas attendre le jour du scrutin pour apparaître.
Ils ont une responsabilité démocratique permanente.
Ils doivent former leurs militants, expliquer les règles électorales, encourager l'inscription des citoyens, combattre la violence politique et préparer leurs représentants à accepter le verdict des urnes.
La maturité démocratique d'un parti ne se mesure pas seulement à sa capacité à gagner une élection.
Elle se mesure également à sa capacité à accepter la compétition, respecter l'adversaire, reconnaître les règles et défendre l'intérêt national lorsqu'il perd.
Voilà la véritable culture démocratique.
Le Gouvernement ne peut pas tout faire, mais il doit créer les conditions
Le Gouvernement a une responsabilité particulière.
Il doit assurer la sécurité, faciliter l'accès territorial, mobiliser les ressources publiques, soutenir les institutions compétentes et travailler avec les partenaires internationaux.
Mais il doit également comprendre qu'un processus électoral crédible est une œuvre collective.
Le CEP doit conserver son indépendance.
Les partis doivent respecter les règles.
Les médias doivent informer sans devenir des instruments de manipulation.
La société civile doit jouer son rôle de vigilance.
Les citoyens doivent participer.
Et les partenaires internationaux doivent accompagner Haïti sans se substituer aux acteurs nationaux.
C'est ici que la diplomatie devient essentielle.
Haïti doit parler à ses partenaires avec dignité
La communauté internationale peut aider Haïti.
Elle peut apporter une assistance financière, technique, logistique et sécuritaire.
Mais l'initiative doit rester haïtienne.
Nous ne devons pas demander au monde de décider à notre place.
Nous devons présenter à nos partenaires un projet national clair, avec des objectifs précis, des mécanismes de contrôle, des indicateurs de résultats et une reddition de comptes.
La solidarité internationale est plus efficace lorsqu'elle rencontre une volonté nationale organisée.
Haïti doit donc parler à ses partenaires non pas uniquement avec le langage de la demande, mais aussi avec celui de la responsabilité.
Nous avons besoin d'aide, certes.
Mais nous devons également démontrer que nous savons ce que nous voulons faire de cette aide.
Une nouvelle doctrine : rendre possible plutôt que déclarer impossible
Il faut maintenant changer notre manière de penser.
À chaque difficulté, posons-nous trois questions :
Quel est le problème ?
Quelle est la solution réaliste ?
Qui doit agir ?
Cette méthode est beaucoup plus productive que la répétition permanente du constat de crise.
Un centre d'inscription inaccessible ? Cherchons une solution territoriale.
Une zone dangereuse ? Étudions une stratégie sécuritaire adaptée.
Une population déplacée ? Trouvons un mécanisme permettant de préserver son droit citoyen.
Un manque de ressources ? Mobilisons l'État, les partenaires et les mécanismes de financement disponibles.
Une défiance envers les institutions ? Renforçons la transparence et l'information publique.
La politique consiste précisément à transformer les contraintes en décisions.
L'élection n'est pas la fin de la crise
Il faut aussi être honnête avec la population.
Les élections ne seront pas une baguette magique.
Le lendemain du scrutin, Haïti aura toujours besoin de sécurité, d'emplois, d'écoles, d'infrastructures, de justice, de réformes administratives et de développement économique.
Mais une élection crédible peut créer quelque chose qui manque cruellement au pays : une nouvelle légitimité institutionnelle.
Elle peut permettre au peuple de choisir.
Elle peut renouveler la représentation nationale.
Elle peut ouvrir un nouveau cycle politique.
Elle peut permettre à l'État de retrouver une base de légitimité pour entreprendre les grandes réformes dont le pays a besoin.
C'est pourquoi les élections ne doivent pas être considérées comme l'aboutissement de la reconstruction.
Elles doivent être l'une de ses fondations.
À ceux qui disent que c'est impossible
Je voudrais répondre avec respect.
Vous avez raison de rappeler les dangers.
Vous avez raison de rappeler les difficultés.
Vous avez raison d'exiger des garanties.
Mais vous avez tort si vous transformez ces difficultés en fatalité.
Car une nation qui cesse d'imaginer son avenir commence déjà à le perdre.
Haïti a déjà connu trop de rendez-vous manqués avec son histoire.
Nous ne pouvons pas continuer à expliquer à une génération entière que son pays est trop fragile pour voter, trop instable pour construire, trop pauvre pour espérer et trop divisé pour se réconcilier.
À force de répéter à la jeunesse qu'Haïti est impossible, nous risquons de lui apprendre à ne plus croire en Haïti.
Je préfère un autre langage.
Un langage de responsabilité.
Un langage de courage.
Un langage de réalisme.
Oui, c'est difficile. Mais nous allons travailler pour que ce soit possible.
Le moment est venu de choisir l'espérance active
L'espérance n'est pas l'optimisme naïf.
L'espérance, en politique, c'est la décision de travailler malgré les obstacles.
Nous devons donc renforcer le Pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections, créer un mécanisme permanent de dialogue entre ses signataires, coordonner les efforts de sécurité et d'éducation civique, mobiliser les ressources nécessaires, accompagner le CEP et placer la jeunesse au cœur de la reconstruction démocratique.
Le pays n'a pas besoin d'un nouveau discours qui explique pourquoi tout est difficile.
Il a besoin d'une génération de responsables capables de dire : voici le problème, voici la solution, voici ce que nous allons faire.
C'est cette culture de responsabilité que nous devons transmettre à notre jeunesse.
C'est cette culture de responsabilité qui peut permettre de restaurer la confiance.
Et c'est cette confiance qui, progressivement, peut permettre à la République de se relever.
Oui, les élections sont possibles
L'histoire ne demande pas à Haïti d'être parfaite pour redevenir démocratique.
Elle lui demande d'être courageuse.
Le peuple haïtien a le droit de voter.
La jeunesse haïtienne a le droit de participer.
Les partis politiques ont le devoir de se préparer.
L'État a la responsabilité de créer les conditions nécessaires.
Le CEP doit garantir l'intégrité du processus.
Les partenaires internationaux doivent accompagner sans confisquer.
Et la société doit refuser la violence comme méthode politique.
Nous ne devons pas attendre que la tempête cesse pour reconstruire le navire. Nous devons réparer le navire pendant la tempête, avec méthode, avec courage et avec la conviction qu'une nation qui connaît son destin peut toujours retrouver son chemin.
Oui, les élections sont possibles.
Mais pour qu'elles le deviennent réellement, il faut cesser de demander qui est responsable de l'impossibilité et commencer à demander qui est prêt à travailler à la possibilité.
C'est peut-être là que se trouve aujourd'hui notre véritable devoir national.
Ne pas attendre la démocratie.
La préparer.
La protéger.
La transmettre.
Parce qu'Haïti n'a pas seulement besoin d'élections.
Haïti a besoin de retrouver confiance en sa propre capacité à devenir une République démocratique, stable et responsable.
Actualiss




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